Une justice qui ne condamne pas
› Lorsque Joseph découvre que Marie, sa fiancée, est enceinte, il sait que l’enfant n’est pas de lui. Comment ne pas juger ? La situation semble claire, du moins en apparence. Il pourrait la dénoncer publiquement, comme la loi le lui permet, et l’exposer ainsi à de lourdes conséquences. Pourtant, Matthieu nous indique qu’il choisit de la répudier en secret : « Joseph, son époux, qui était un homme juste, ne voulait pas la dénoncer publiquement » (Mt 1, 19).

Joseph est un homme juste. Mais sa justice ne consiste pas à appliquer froidement une règle établie, ni à tirer immédiatement les conséquences de ce qu’il croit savoir. Il ne comprend pas ce qui arrive, il a peut-être le sentiment d’avoir été trahi. Mais il ne cherche pas à accabler Marie. Avant même que l’ange lui révèle ce qui se joue réellement, il choisit une voie qui préserve autant que possible celle qu’il pourrait considérer comme coupable et qui lui permet de ne pas juger.
L’Évangile nous montre ainsi une justice qui laisse une place à ce que nous ignorons, une justice qui ne se confond pas avec la condamnation. Certes, il n’y a pas là de flagrant délit.
Jésus va donc plus loin dans cette logique lors de sa confrontation avec les juges de la femme adultère. Il va plus loin parce qu’il y a là flagrant délit. Les scribes et les pharisiens la conduisent devant lui et réclament son avis. La loi prévoit de la lapider, mais que va répondre celui qui parle de miséricorde ? Leur intention est clairement de le piéger. La femme, elle, se retrouve au centre d’une accusation qui ne laisse aucune place à la défense.
Jésus ne répond pas immédiatement et les renvoie à leur propre conscience avec sa célèbre phrase : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre » (Jn 8, 7). Les accusateurs s’en vont un à un. Jésus reste seul avec la femme et lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus » (Jn 8, 11).
Ces derniers mots sont importants. Jésus ne prétend évidemment pas que tout se vaut, ni que le mal n’existe pas. Il ne lui dit pas que son acte est anodin. Mais il refuse de réduire cette femme à sa faute. Il lui ouvre un avenir au lieu de la condamner à rester prisonnière de son passé entaché par un acte lourd.
La miséricorde ne consiste pas à nier le mal, mais à ne pas associer la personne à son acte mauvais.
Ne pas juger ?
« Ne jugez pas, pour ne pas être jugés » (Mt 7, 1). La parole de Jésus est claire, et pourtant nous jugeons sans cesse. Paradoxe douloureux du chrétien ! Nous observons, nous interprétons, nous attribuons des intentions, nous cataloguons les personnes selon leurs comportements. Parfois, il nous suffit d’un regard, de quelques mots, d’une réaction ou d’une décision pour nous faire une opinion définitive sur quelqu’un.
Il y a sans doute là un besoin de comprendre et de nous repérer dans la complexité du réel. Mais il y a aussi souvent le désir de savoir qui a raison et qui a tort, qui est respectable et qui ne l’est pas, qui mérite notre confiance et qui ne la mérite plus. En jugeant l’autre, nous nous plaçons facilement dans une position où nous savons, où nous maîtrisons la situation, où nous pouvons nous croire à l’abri des mêmes erreurs. Juger est généralement une manière de se protéger et de se justifier.
Or, que savons-nous vraiment de l’autre ? Nous voyons ses actes, nous en subissons parfois les conséquences, mais nous ne connaissons certainement pas tout. Ni toute son histoire, ni l’ensemble de ses motivations, ni les combats qu’il mène intérieurement. Nous ne savons pas toujours ce qui l’a conduit là, ce qu’il a compris de la situation, ce qu’il aurait pu faire autrement ou ce qui lui a manqué pour y parvenir.
Cela ne signifie pas que nous soyons incapables de discerner les actes. Certains comportements font du mal, détruisent des relations, humilient, blessent ou mettent des personnes en danger. Il est nécessaire de pouvoir les nommer, de les dénoncer parfois, et de protéger ceux qui en souffrent. Refuser de juger ne signifie pas laisser faire.
Mais il y a une différence entre reconnaître qu’un acte est mauvais et prétendre savoir ce que vaut définitivement celui qui l’a commis. Nous pouvons évaluer un comportement sans prétendre connaître toute la personne. Nous pouvons poser des limites sans décider qu’un être humain ne changera jamais.
Enfin, le jugement ultime, celui qui prétend embrasser toute une vie, toute une conscience et toutes ses intentions, ne nous appartient pas. Dans la foi chrétienne, il revient à Dieu, qui seul connaît véritablement le cœur de chacun et détient d’un regard l’entièreté d’une vie dans ses moindres détails. Nous, nous n’en voyons qu’une infime partie. Retentit là l’appel à une certaine humilité : non pas nous empêcher de distinguer le bien du mal, mais nous rappeler que nous ne sommes pas à la place de Dieu.
La complexité du cœur humain
Nous aimons les histoires où il y a les bons et les méchants. Elles nous rassurent, car elles dessinent des frontières nettes et nous permettent de savoir de quel côté nous nous trouvons. Difficile de ne pas juger ! Mais la vie réelle est rarement aussi simple.
Dans la parabole du blé et de l’ivraie, le maître refuse que l’on arrache trop vite les mauvaises herbes : « De peur qu’en enlevant l’ivraie, vous n’arrachiez le blé en même temps » (Mt 13, 29). Le bien et le mal se mêlent dans le monde, dans nos familles, dans nos relations et jusque dans nos propres cœurs. Une personne peut aimer sincèrement et blesser, vouloir bien faire et se tromper, regretter une faute tout en ayant du mal à changer.
Nous-mêmes, nous ne sommes pas exempts de ces contradictions. Nous avons tous fait du mal, parfois sans en mesurer les conséquences. Nous avons pu nous justifier, ne pas voir la souffrance que nous causions, ou comprendre trop tard ce qui aurait dû nous apparaître plus tôt.
Pourquoi alors serions-nous si prompts à enfermer les autres dans leurs erreurs ? Pourquoi leur refuserions-nous la complexité que nous reconnaissons volontiers en nous-mêmes ?
Il arrive qu’un comportement s’explique en partie par une histoire douloureuse, une peur, une blessure ou un apprentissage ancien. Comprendre ces circonstances ne fait pas disparaître les conséquences de l’acte. La responsabilité demeure.
Pourtant, comprendre permet d’adopter un regard plus large. Au lieu de s’arrêter à la faute, on peut chercher ce qui l’a rendue possible, ce qui entretient le comportement et ce qui pourrait permettre qu’il change. On cesse alors de considérer la personne comme un problème à éliminer pour chercher une manière de sortir d’une ornière.
C’est un travail exigeant, car il demande de suspendre un instant nos certitudes. Il nous faut accepter de rester devant une situation sans disposer immédiatement de toutes les réponses. Cela nécessite parfois d’écouter, de poser des questions, de reconnaître ce que nous ignorons. Mais aussi d’accepter que notre première interprétation soit incomplète.
Ne pas juger : ouvrir des chemins plutôt que fermer des portes
Il est facile de condamner. Il est beaucoup plus difficile de chercher ce qui pourrait rendre une situation plus juste, une relation plus saine, une personne plus libre.
Condamner quelqu’un, c’est parfois lui signifier qu’il n’y a plus rien d’autre à attendre de lui. À l’inverse, ouvrir un chemin, ce n’est pas lui garantir que tout ira bien ni lui épargner les conséquences de ses actes. C’est lui laisser la possibilité de reconnaître le mal commis, d’en répondre et de devenir autre.
Cela peut passer par une parole ferme, par une confrontation nécessaire, par une limite posée clairement. La miséricorde n’exige pas que l’on accepte l’inacceptable. Il arrive même que la distance soit nécessaire pour préserver la vie. Mais même alors, nous pouvons refuser de faire de la condamnation définitive notre dernier mot sur l’autre.
Jésus ne se contente pas de dénoncer le péché : il rencontre les personnes, leur parle, les relève et les appelle à une vie nouvelle.
Et c’est aussi notre rôle : face à ce qui fait mal, chercher comment contribuer à ce qui fait grandir, répare et rend plus vivant. Parfois, cela demande de pardonner. Parfois, de dire une vérité difficile. D’autres fois, de protéger une personne vulnérable. Et parfois, simplement, de prendre le temps d’écouter avant de conclure.
Nous ne pouvons pas changer les autres à leur place. Nous ne sommes pas responsables de toutes leurs décisions, ni capables de leur ouvrir un chemin qu’ils refusent d’emprunter. Mais nous pouvons choisir la manière dont nous les regardons et dont nous leur répondons.
Ne pas juger, ce n’est donc pas renoncer à la vérité, c’est reconnaître que celle-ci nous excède. C’est renoncer à nous prendre pour ceux qui connaissent définitivement la valeur d’une personne et son avenir.
Avant de jeter la pierre, peut-être pouvons-nous nous demander non seulement si nous avons raison, mais aussi ce que notre regard et nos paroles vont rendre possible : une condamnation de plus, ou un chemin vers une vie plus juste et plus vivante ?
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